Le jour a vaincu la nuit

 

Un instant plongé dans les yeux de ceux qui ont perdu leur liberté pour un temps. Nous ne savons pourquoi ils sont là, ni ce qu’ils deviendront : sans jugement, nous voilà au cœur de leur intimité. Ces hommes et femmes se livrent un à un. Si certains s’expriment plus facilement, ce sont souvent de longs silences qui retranscrivent une atmosphère pesante, une peur palpable. Dans les couloirs de cette maison d’arrêt, chacun raconte la crainte de l’oubli, le poids du souvenir de ce qu’il a laissé derrière lui, tout ce à quoi il a dû renoncer. Heureusement, aux nombreux cauchemars s’ajoutent des rêves. Songer aux libertés simples qui semblent acquises jusqu’à ce qu’elles nous soient enlevées. Pouvoir se projeter, rêver d’amour, de désir, de passion. Rêver de construire une vie en dehors de ces murs car après tout, et ensuite ? Que ferons-nous de la liberté, une fois sortis ? C’est avec ces lueurs d’espoir et malgré notre mal-être qu’il faudra tenir jusque-là. Ce court-métrage amène à la réflexion sur ce sujet sensible, à travers une expérience humaine douloureuse.

 

Quel est votre parcours personnel ?

Pour être succinct, je pourrais dire que j’ai décidé de devenir réalisateur quand j’avais 14-15 ans, que j’ai suivi une formation inintéressante mais que j’ai eu la chance de pouvoir apprendre le montage et l’assistanat réalisation lors d’un très long stage au Centre Georges Pompidou. Ensuite j’ai travaillé comme assistant, monteur puis réalisateur pour la télévision (sur des documentaires ou des émissions de courts-métrages) et que j’ai commencé à faire mes propres films en parallèle. D’abord seul dans mon coin, puis dans le cadre de productions plus classiques.

 

Comment vous est venue l'idée de Le jour a vaincu la nuit ?
 
L’année précédent ce film, j’ai organisé un premier projet à la maison d’arrêt d’Orléans, Nos jours, absolument, doivent être illuminés. Il s’agissait de créer un concert donné par deux chœurs de détenus (hommes et femmes) à l’intérieur de la maison d’arrêt et d’en retransmettre le son en direct pour le public venu à l’extérieur. Cette « performance » a donné un film du même nom qui montre certains visages de ce public venu se masser devant le mur de la prison pour le concert.

A la suite de ce projet, la responsable du SPIP (service de probation et d’insertion, service qui s’occupe notamment des actions culturelles) m’a proposé de revenir à la maison d‘arrêt pour faire un film, une comédie musicale. J’ai dit oui aussitôt. Même si je savais que je ne pourrais jamais réaliser une « vraie » comédie musicale dans ce cadre-là ! Déjà, Il est très compliqué de filmer en prison, mais aussi je ne sais absolument pas comment on réalise un tel film. Cependant, j’ai gardé de cette proposition l’idée d’un film en musique.

Deux choses étaient primordiales pour moi avec ce projet.

Que l’on voit avant tout les visages des détenus. En effet, à ce moment-là, il était quasiment impossible de montrer les détenus à visage découvert. Je voulais interroger ce qu’une telle interdiction cache.

Je voulais aussi que les spectateurs du film regardent ces détenus avant tout comme des « gens », des inconnus, des êtres humains non astreints à un cliché, et non pas des « détenus ». Je ne voulais pas créer un rapport d’empathie basée sur la bonne conscience (« oh, c’est des détenus, les pauvres, ils font des efforts pour jouer dans un film », etc.)

C’est seulement à ce moment là que je décidais que le film parlerait des rêves, car nous partageons tous cela, de rêver, que l’on soit en prison ou dehors.

Pourquoi avoir privilégié la forme du court-métrage ?

Il est nécessaire que la durée d’un film soit « juste » par rapport à son sujet et à ses choix de mise en scène. Dans ce film en particulier, les principes de mise-en-scène sont assez radicaux. Il y a beaucoup de silences, le rythme du film est minimal. Il ne fallait donc pas que la durée du film soit trop longue. C’était prendre le risque que les spectateurs décrochent du film et du coup deviennent hermétique aux différentes questions qui fondent ce travail.

 

Sont-ce des volontaires qui apparaissent dans le film ? Si non, comment avez-vous rencontré et choisi les détenus, qui a écrit les tirades et comment ?

Tous les comédiens du film ont été volontaires. Il ne peut d’ailleurs pas en être autrement pour un film réalisé en prison.

Au début du travail, nous étions beaucoup plus, mais en maison d’arrêt les détenus sortent assez rapidement (soit ils sont libérés, soit déplacés dans des centres pénitentiaires plus importants). Du coup, au fur et à mesure, le groupe se réduisait. Cela a évidemment eu des incidences sur la construction du film car à chaque départ il fallait changer l’ordre des séquences. Ce qui n’est pas anecdotique car selon la place de chacun, son texte devait évoquer la prison ou la taire.

Ensuite, nous avons choisi collectivement qui parlerait de quoi selon les désirs de chacun et selon une construction possible du film (pour éviter les répétition, pour ne pas oublier un rêve important, etc.) Puis chacun a décidé s’il préférait chanter ou parler et selon quel style (« naturel », théâtralisé, conté…, rap, variété, etc.) Ensuite, le travail concret d’écriture lui-même a été différent pour tous. Certains ont écrit seuls, j’ai écris les textes pour d’autres, et il y a eu des co-écritures. Cela dépendait à chaque fois des propres possibilités des détenus face à l’écriture et de leur choix pour un texte parlé ou chanté.

 

Pourquoi la maison d'arrêt d'Orléans ? Est-ce que parce qu'elle est l'une des plus surpeuplées de France, et que ses conditions d'incarcération sont très impersonnelles ?

Il n’y a pas eu de choix pour Orléans. C’est le hasard qui m’a conduit là. En fait, j’avais été invité à créer un projet par une association qui s’appelle MIXAR, basée à Orléans et qui travaille sur l’art contemporain en espace urbain. Nos jours, absolument, doivent être illuminés est le résultat de cette commande. Et de ce projet est venu Le jour a vaincu la nuit.

Quelle place a ce film dans votre parcours ?

Je ne sais pas encore. C’est mon premier documentaire « tourné ». (Nos jours, absolument, doivent être illuminés est comme un « accident », ce film s’est inventé au dernier moment). Et c’est un film réalisé dans un univers particulièrement dur. Jusque-là, je n’avais jamais tenté un tel projet car, d’une certaine manière, j’avais peur de ne pas savoir affronter la réalité avec une caméra. Travailler sur ce film m’a montré que je pouvais le faire. Cela m’ouvre forcément des possibles, me permet d’envisager des projets qui, jusque ce film, m’étaient impossibles.

 

Il y a quelque chose de beau dans la manière dont vous travaillez sur le retournement des conventions. Vous prenez une situation... et vous la faites tenir sur sa tête. Prenez le documentaire... personnellement, je n'avais jamais vu de documentaire musical avant de rencontrer vos films. Pourtant, ça marche. Et ce qui se passe avec la forme de Le Jour a Vaincu la Nuit, se passe aussi avec ses acteurs... Vous renversez l'image mentale qu'on peut se faire d'un prisonnier. C'est en partie ce qui nous plaît dans vos films. Le goût de la rencontre, de l'humain. La profonde humanité de vos films. C'est tout à fait le but d'un festival comme le nôtre : pas montrer des films, mais se faire se rencontrer des gens, des cultures, des manières de voir le monde. Est-ce que vous pensez que c'est quelque chose qui est important, au cinéma - comme un but à atteindre - ou est-ce que c'est totalement utopique ? Que pensez-vous du pouvoir qu'a ou que n'a pas le cinéma, à forger les regards qu'une société porte sur elle-même ?

Je suis assez peu optimiste quand au pouvoir du cinéma de changer quoi que ce soit. Ceci dit, il reste essentiel car il permet de former des communautés, et nous en avons tous besoin.

Après, mon seul espoir avec mon propre travail est de réussir à transmettre des questions. Dans ce film en particulier, il s’agissait d’interroger l’espace qui existe entre la réalité de ceux que nous regardons et nos propres clichés sur ces prisonniers. Quand on voit leur visages dans le film, ce ne sont plus des détenus, ce sont des « gens », des êtres humains tels que les spectateurs. Il y a un rapport d’empathie humaniste (qui ne passe pas par une bonne conscience pieuse). C’est peu, mais c’est pour moi essentiel.

 

J'ai été saisi par un plan de votre film. Un détenu nous raconte son projet de vie : il veut ouvrir une boulangerie. Au fur et à mesure qu'il avance dans son projet, sa voix se fait plus confiante, son regard plus assuré. Une musique se joint bientôt à sa voix, d'abord doucement, puis plus fort. Le mouvement d'espoir est palpable; c'est un moment extrêmement beau. Puis le volume de la musique augmente encore, jusqu'à couvrir les mots du jeune homme. Personnellement, j'ai un peu de mal avec ce choix. Je sais que c'est une question terrible, mais qu'avez-vous voulu dire par là ?

C’est en effet un moment problématique du film, c’est le seul où l’intervention de la mise en scène s’impose sur le détenu. Il y a deux raisons à ce choix.

La première est le texte lui-même. Cette novlangue administrative est incompréhensible et inaccessible à celui qui le dit. Karim croit vraiment à son rêve, pense vraiment qu’il doit connaître toutes ces procédures, mais il n’a jamais compris la moindre phrase du texte lui-même (c’est un cut-up de textes glanés sur les sites internet d’administrations). Il n’a jamais voulu qu’on réécrive ce texte pour qu’il puisse le comprendre. Du coup, pour moi, cette musique qui « l’écrase » renforce la violence de cette novlangue inaccessible, incompréhensible, inaudible.

La deuxième est que contrairement aux autres détenus avec qui j’ai travaillé, Karim n’a jamais réussi à faire un enregistrement qui soit bon. On a fait deux cessions de tournage avec lui, contre une pour las autres. Comme il n’arrivait pas à comprendre son texte, il n’arrivait pas à le retenir. Du coup, les rares prises correctes sont très fragiles. Elles étaient même inutilisables en l’état car sur la longueur, il devenait vraiment violent de regarder Karim s’enfoncer, on devenait voyeur de son malaise. En posant la musique telle qu’elle est dans le film, elle crée comme un combat, une contradiction entre l’énonciation d’un texte et sa mise sous silence. Paradoxalement, cela rendait Karim beaucoup plus fort alors sans cette musique, son intervention était vraiment douloureuse de fragilité.

Mon choix était donc soit de supprimer cette séquence, ce que je n’ai pas voulu faire pour ne pas transformer cette expérience en échec personnel pour Karim, soit de travailler la musique telle qu’elle est dans le film.

 

Votre projet dans le cadre de 100 jours 2012, #67, semble très inspiré de l'Île aux Fleurs, de Jorge Furtado. Est-ce qu'il y a d'autres courts-métrages qui vous inspirent ? Que vous adorez ? Est-ce que vous êtes attentifs à la création contemporaine dans le domaine du court ?

Quand j’ai fait #67, j’avais complètement oublié le sujet de L’île aux fleurs. Je savais qu’en faisant un film fonctionnant sur la voix-off et le non sens visuel ça rappellerait forcément ce film, mais j’avais complètement oublié que ce film parlait aussi de tomates !

Je suis forcément spectateur de courts-métrages, ne serait-ce que parce que je vais souvent en festival présenter mes propres films. Mais après, je ne m’inspire jamais de ce que je vois. J’essaye toujours de faire de chacun de mes films un objet unique, quelque chose qui ne s’apparente à aucun film que je connais. Après, je n’ai pas la prétention de ne pas répéter des formes déjà travaillées par d’autres. On n’invente jamais rien en art, si ce n’est de nouvelles configurations entre des formes et des sujets. Mais jamais ces formes et ces sujets sont inédits, seule leur configuration peut l’être. En tant que cinéaste, on doit avoir assez de culture pour ne pas être naïf et penser inventer des gestes qui ont déjà été maintes fois accomplis, et on doit en manquer pour que celle-ci de devienne pas étouffante.

 

Aujourd'hui, le cinéma documentaire se trouve un peu dans la même situation que le film court. Des tas de gens très bien font des films qui ne sont que très peu vus. Pire, il est courant d'entendre des personnes faire la distinction entre documentaire ou court et « films ». Est-ce qu'il y aurait selon vous une manière de sortir de cette « impasse » ?

Je ne partage pas forcément votre avis sur la diffusion des films. Certains courts-métrages ou documentaires qui sont des « succès » sont beaucoup plus vus que tous ces longs-métrages qui sortent dans deux copies à Paris et restent à l’écran à peine quelques jours. La vraie différence entre les films qui ne sont pas des longs-métrages de fiction et les autres, c’est effectivement la manière dont ils sont perçus. Quand « on » parle de films, généralement on parle de longs-métrages de fictions. Personnellement, ça fait quinze ans qu’on me demande quand est-ce que je vais faire des films… Ce qui est très perturbant lorsque ce type de remarque proviennent de « professionnels de la profession » et sont émis depuis des institutions comme le CNC.

Après, je n’ai aucun idée sur comment échapper à ces préconçus. Je me rassure juste en sachant que les cadors du cinéma d’aujourd’hui auront disparus dans dix ans. Seuls resteront les films importants, que ceux-ci soit longs, courts, de fiction, documentaires, expérimentaux etc. On voit bien en ce moment par exemple que Resnais est tout autant considéré comme un grand auteur pour ses longs-métrages que pour ses courts, de même pour Marker. Eux sont considérés comme des grands du cinéma et alors que les tacherons qui travaillaient en même temps qu’eux et qui avaient une reconnaissance publique, voire critique, plus importante ont aujourd’hui disparus.

 

Cannelle Huteau
L’Inconnu festival
http://inconnufestival.fr/le-jour-a-vaincu-fr
2014