Interview

 

Ce projet de travailler en lien avec le milieu carcéral est-il récent, ou est-ce une idée de longue date ? Avez-vous eu des sollicitations ou est-ce une démarche totalement personnelle ? Y aura-t-il d’autres projets dans ce sens ?

J’étais allé présenter Eût-elle été criminelle... à la maison d’arrêt d'Orléans dans le cadre d'un atelier de programmation. Je n'avais pas du tout aimé l'expérience, qui n'avait d'autres sens que de flatter ma bonne conscience. Je m'étais dit alors, que le seule façon de faire quelque chose en prison, c'était de le faire en prenant son temps, celui de nouer des vrais relations avec les détenus.

Plusieurs années après, j'ai été invité par une association d'art contemporain en espace publique d'Orléans (l’association mixar). Je voulais refuser cette invitation car l'art contemporain et l'espace public ne sont pas mes domaines... mais je me suis rappeler de la maison d’arrêt et j'ai tout de suite décider de faire « quelque chose » « dedans » que l'on puisse adresser « dehors ». La musique et les chœurs de détenus sont arrivés très vite. Et par chance, la référante culture était une femme formidable qui nous a ouvert les portes. Ensuite le film est un accident, on voulait juste garder une trace du concert !

Après le concert cette femme m'a demandé de revenir pour faire un projet de comédie musicale ! J'ai dit oui tout de suite car sur le concert, je n'avais pas vraiment trouvé ma place, où en tout cas je n'étais pas là en tant que cinéaste. Et je voulais retrouver cette place. Par contre, il est important de préciser que le « contrat » que j'avais avec les détenus était que l'on aller faire un de mes films. Et surtout pas un atelier de création collective ou socio-culturel (même si je n'ai rien contre).

Aujourd’hui, je ne sais pas si je vais y retourner. J’ai besoin d’une pause après ces deux projets en prison. Même si j'ai l'envie de confronter dans un même espace (un film ou une scène de théâtre) des détenus et des surveillants. De mettre en commun leurs enfances, leurs adolescences, pour beaucoup d'entre eux difficiles. J'ai l'impression que passer d'un côté ou de l'autre de la barrière aurait pu tous leur arriver…

 

Sur la façon de filmer des portraits, dans les deux films, ce sont à chaque fois des plans serrés, des gros plans, avec très peu de plans sur le décor autour. Quelle est l’intention dans ce choix ?

Je voulais prendre ce temps singulier que permet le plan séquence ; et voir apparaître ce qu'un plan trop court ne permet pas de partager, un clignement, une respiration, un regard sur le côté...

Sur Nos jours, absolument, doivent être illuminés, je voulais que l'on puisse partager l'expérience de l'écoute. Mais je ne me doutais pas que ces plans aller laisser place à des histoires, des histoires que l'on s'invente entre ceux qui écoutent et ceux que l'on entend.

Pour Le jour a vaincu la nuit, je voulais montrer les visages des détenus. Et presque uniquement que cela. Surtout qu’alors, il était impossible de filmer et utiliser les images des détenus. Je préférais prendre le risque de ne pas faire le film que de le faire sans les visages. Les détenus ont des visages, des voix, ils sont tels que nous.

Des spectateurs m'ont dit qu’ils s'étaient sentis comme « enfermés » dans les plans, comme une traduction visuelle du carcéral. Ce n'était pas voulu mais je le comprend.

 

Comment avez-vous choisi les personnes que l’on voit successivement à l’écran dans Nos jours… ?

Je ne les ai pas choisi ! Je n'étais même pas là au tournage... En fait, on venait d'enregistrer la musique dans la prison, et il fallait la diffuser. Je n'avais pas le temps de m'occuper des images. Ce sont les deux chefs opérateurs qui se sont débrouillés seuls (je leur avais donné pour seul contrainte  mon désir de plans fixes et très longs de gens qui écoutent). Je ne sais pas comment ils ont fait, mais aucune des personnes qui a été filmée ne s'en était rendu compte... Certains se sont découvert lors des projections du films.

 

Dans Nos jours…, on entend uniquement les détenus chanter et on ne les voit jamais, même si on ressent bien sûr leur présence dans le visage et les réactions des gens filmés. Aviez-vous pensé à un moment à les inclure dans le film?

Jamais. Mon projet de base était vraiment le concert. Je voulais que de l'intérieur, ne surgissent que des voix. Un moment on s'est posé la question de documenter ce qui se passait dans les ateliers de préparation et lors de l'enregistrement, mais les problèmes de droits à l'image sont tellement compliqués que le jeu n'en valait pas la chandelle.

 

A l’inverse, dans Le jour a vaincu la nuit, on voit bien les détenus mais on devine seulement l’intérieur de la prison, et par contre on la « reconnaît au bruit ». Pour que l’idée de liberté, « d’évasion », au propre comme au figuré, soit plus prégnante ?

Je ne sais pas... Je serais tenté de dire que j'ai plus eu envie de parler d'enfermement que de liberté ou d'évasion... par contre il était important pour moi que les spectateurs ne sachent pas trop tôt que l'on est en prison. Pour qu'il n'y ait pas d'empathie par trop misérabiliste. « Oh les pauvres prisonniers, c'est bien ce qu'ils font, » etc... Il fallait que l’on prenne ceux qui apparaissent à l'image comme pouvant être nous ou nos voisins. Cependant, je voulais garder des indices, notamment celui du son.

Dans les films 200000 fantômes et Eut-elle été criminelle…, les images ont en quelque sorte la toute-puissance puisqu’il n’y a pas de dialogues. Aimez-vous particulièrement l’idée de travailler la matière visuelle pour la faire parler ? Peut-être aussi par rapport à votre expérience de monteur ?

C'est trop compliqué pour répondre rapidement ! Disons brièvement que je postule un cinéma dans lequel le montage serait la langue première. Je n'invente rien, je ne fais que suivre Vertov

 

Laure Planteur
Bibliothèque Georges Pompidou Châlon-sur-Saone, 2013